553 pages

EN LIBRAIRIE

Le 28/03/2019

PRÉFACÉ PAR

Historien de la littérature Donald Rayfield

Donald Rayfield


Anton Tchekhov

Une vie

Donald Rayfield

Anton Pavlovitch, un jour où il déjeunait chez moi, m’a dit qu’« avec le temps, toutes ses œuvres devraient voir le jour et qu’il n’avait aucune raison d’en avoir honte ».
Piotr Bykov à Maria Tchekhova (OR 331 87 58Literatournoe nasledstvo, 87, p. 356)
 
 
Anton Tchekhov est aujourd’hui considéré comme le père fondateur du théâtre moderne dont le cœur n’est plus le comédien, mais l’auteur. Nous le saluons comme l’écrivain qui a offert à l’art européen du récit une ambiguïté, une densité et une poétique nouvelles. Sur scène ou à la lecture, de tous les « classiques » russes, il est, surtout pour les non-russes, le plus abordable et le moins étranger. Tchekhov laisse ses lecteurs et spectateurs libres de réagir comme ils l’entendent et de tirer leurs propres conclusions. Il n’impose aucune philosophie. Son abord facile est pourtant indissociable de son aspect insaisissable. Il est extrêmement difficile d’affirmer ce que « veut dire » Tchekhov, alors même que celui-ci ne juge ou n’explique pratiquement jamais. Si nous pouvons tirer une philosophie ou reconstruire une vie à partir de l’œuvre de Tolstoï ou de celle de Dostoïevski, les travaux littéraires et l’abondante correspondance de Tchekhov ne nous offrent que des entraperçus contradictoires de ses expériences et de son monde intérieur. Ses différents biographes ont tenté d’échafauder à partir des matériaux disponibles une vie sainte et consensuelle – celle d’un homme dont le destin fut écourté par une maladie chronique et qui pourtant s’arracha à la pauvreté, devint médecin, prit soin des opprimés, fut reconnu en Europe comme l’un des écrivains et dramaturges majeurs de son temps, soutenu toute sa vie par une sœur aimante et trouva, bien que trop tard, le bonheur conjugal auprès de sa plus grande interprète.
Toute biographie est une œuvre de fiction, mais une fiction qui doit coller aux faits documentés. Le présent travail tente d’élargir le champ de ce qui a été jusqu’ici couvert. L’image de Tchekhov qui en ressort est plus complexe que celle que nous connaissions. Si l’homme apparaît moins angélique, moins maître de sa destinée que nous ne le percevions jusqu’ici, il n’en reste pas moins le même génie, profondément admirable.
Sa vie ne devrait pas être considérée comme secondaire à son œuvre ; elle était au contraire une source d’expériences qui nourrissait sa fiction. Elle est avant tout passionnante en elle-même. Anton Tchekhov supporta sa vie durant les exigences inconciliables de son engagement artistique et de ses responsabilités familiales et amicales. Les sens que l’on peut en donner sont multiples : on peut y lire l’histoire d’une maladie, une version moderne de l’histoire biblique de Joseph et ses frères, ou même la tragédie de Don Juan. La vie d’Anton Tchekhov pourrait également être lue comme un roman de Thomas Mann sur l’impossibilité d’être à la fois artiste et simple citoyen. Elle est en outre l’exemple parfait des épreuves auxquelles étaient confrontés les intellectuels russes sensibles à la fin du xixesiècle – la période la plus riche et la plus contradictoire de l’histoire politique et culturelle russe.
Rares furent les écrivains protégeant leur vie privée aussi obstinément que Tchekhov, qui par ailleurs archivait le moindre bout de papier – lettres, factures, certificats – les concernant, lui et sa famille. L’« autobiographophobia » dont il se disait atteint n’empêcha pas Anton Tchekhov de classer et ranger systématiquement à chaque Noël le courrier de l’année. De nombreuses biographies lui ont été consacrées – certaines très détaillées, comme celles de E. J. Simmons ou Ronald Hingley, certaines hautes en couleur comme celle d’Henri Troyat, d’autres très subtiles dans leurs jugements comme celles de Mikhaïl Gromov ou V. S. Prichett. Mais qu’elles soient russes ou étrangères, toutes se basent sur le même fonds d’archives. Presque cinq mille lettres d’Anton Tchekhov ont été publiées en russe – un certain nombre après avoir été largement expurgées. (Les réponses de ses correspondants permettent en outre d’évaluer à quelque mille cinq cents les lettres supplémentaires, aujourd’hui disparues.) Ces sources, notamment Les Œuvres et Lettrescomplètespubliées à Moscou entre 1973 et 1983, sont dotées d’un appareil critique remarquablement érudit, fournissant aux biographes une quantité phénoménale de matériaux.
Les sources non exploitées sont tout aussi vastes. Dans les archives, principalement au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Russie (autrefois musée Roumiantsev, puis bibliothèque Lénine), sont conservées environ sept mille lettres adressées à Anton Tchekhov, dont la moitié n’a sans doute jamais été citée dans aucune publication. Ce sont essentiellement des lettres reflétant la vie privée de Tchekhov. Par ailleurs, certains fonds d’archives – notamment les Archives (officiellement centrales) Nationales de Russie pour les arts et la littérature, les archives des musées du Théâtre de Saint-Pétersbourg et Moscou, les musées Tchekhov de Taganrog, Melikhovo et Soumy – comprennent une quantité considérable de matériaux documentaires et iconographiques et de lettres de contemporains qui contribuent à mettre en lumière la vie et de l’homme et de l’écrivain. Les registres de ces institutions indiquent que ces documents ont été compulsés par un petit cercle de spécialistes russes au cours des trente dernières années. Cependant, les travaux publiés durant cette période (et détaillés dans la bibliographie du présent ouvrage) n’en utilisent qu’une partie.
En vertu de l’usage, tant russe que soviétique, de ne pas « discréditer ou salir » les grands auteurs (selon les termes d’une décision du Comité central interdisant la publication de certains passages), les spécialistes russes ont jusqu’à aujourd’hui hésité à rendre publique toute la profondeur et l’étendue des archives Tchekhov. Trois années de recherches méthodiques, de transcriptions et d’analyses de ces archives m’ont convaincu que rien dans leur contenu ne discrédite ni ne salit Tchekhov. Bien au contraire : le fait de prendre pleinement en compte ses défauts permet d’exposer au grand jour toute la complexité, l’altruisme et la profondeur de la personnalité d’Anton Tchekhov.
La vie de Tchekhov fut brève, mais ni douce ni simple. Il avait un nombre extraordinaire de connaissances et de relations (quoique peu d’amis et de compagnes véritables), fréquentait des milieux très variés et eut affaire à des personnes de tous bords et de toutes conditions sociales – enseignants, médecins, chefs d’industrie, marchands, paysans, bohémiens, journalistes, intellectuels, artistes, professeurs, propriétaires terriens, fonctionnaires, comédiens et comédiennes, prêtres, moines, militaires, prisonniers, prostituées et étrangers – à l’exception de l’aristocratie et de la cour. Il vécut pratiquement toute sa vie avec ses parents, sa sœur, et parfois un ou plusieurs de ses frères, sans compter un réseau rapproché de tantes et de cousins. Il ne tenait pas en place, déménagea souvent et entreprit de nombreux voyages qui le menèrent dans des lieux aussi divers que Hong Kong, Biarritz, Sakhaline ou Odessa. Écrire une biographie exhaustive de Tchekhov prendrait plus d’années qu’il n’en vécut lui-même. Le présent ouvrage se concentre sur ses relations familiales et amicales. D’une certaine façon sa vie, façonnée et détruite par la tuberculose, est également une historia morbi :les efforts qu’il déployait pour ignorer sa maladie, ou pour l’assumer, forment la trame de toutes les biographies existantes. De nombreuses études critiques de son œuvre sont disponibles. Si les lecteurs s’intéressent à sa vie, c’est avant tout parce qu’il est un écrivain majeur. On trouve dans toutes les bibliothèques et les bonnes librairies des ouvrages permettant à qui le souhaite d’approfondir sa connaissance de l’œuvre de Tchekhov. Cependant, la présente biographie ne fait pas des récits et pièces de théâtre la matière d’une analyse critique et ne s’arrête sur eux que dans la mesure où ils émergent de la vie même de l’auteur et en affectent le cours. Une biographie n’est pas une étude critique.
Tous les mystères de la vie de Tchekhov ne sauraient être résolus, beaucoup de documents font défaut. Les lettres de Tchekhov à sa fiancée Dounia Efros, à Elena Plechtcheeva ou à Émilie Bijon dorment probablement quelque part en Europe de l’Ouest chez des particuliers. Il est également fort possible que les centaines de lettres que Souvorine lui écrivit soient en train de jaunir dans une archive de Belgrade ; leur découverte conduirait à une réécriture non seulement de la vie de Tchekhov, mais aussi de l’histoire russe (étant donné les secrets d’État que Souvorine lui confiait). Quelques éléments d’archives se sont avérés difficiles à retrouver, notamment la grande majorité de ses travaux d’étudiant en médecine.
Cependant, les documents aujourd’hui à notre disposition nous permettent de dresser un portrait bien plus juste de Tchekhov et de son époque qu’auparavant.
La présente édition française paraît plus de vingt ans après la première édition anglaise. Depuis, trois éditions russes se sont succédé, chacune ayant fait l’objet de corrections, d’ajouts ou même de suppressions. En œuvrant à cette édition française, les traductrices et l’auteur ont revisité en profondeur les textes anglais et russe, identifié et résolu un certain nombre d’erreurs et intégré à l’ouvrage de nouvelles sources documentaires. Seuls quelques rares documents liés à Anton Tchekhov ont été découverts au cours des vingt dernières années (bien moins que pendant la décennie précédente). Quelques nouveaux événements et rapports ont été découverts et rendus publics.
Le travail des traductrices, en étroite collaboration avec l’auteur, permet non seulement d’offrir aux lecteurs francophones la présente biographie, mais également de leur assurer qu’elle est meilleure que l’originale. La quatrième édition russe, en préparation, intégrera les découvertes et révisions comprises dans cette première édition française. Pour leur minutieux travail de traduction et de vérification des sources, dates, lieux et noms, je suis profondément redevable à Agathe Peltereau-Villeneuve et à Nadine Dubourvieux (auteur de la récente publication en français de près de huit cents lettres d’Anton Tchekhov – voir bibliographie), ainsi qu’aux Éditions Louison pour leur patience durant ce processus de longue haleine.
 
Donald Rayfield